Le 15 octobre, l’Insee a mis à jour son dossier « Emploi, chômage, travail : quelques questions ». Ces chiffres détaillés reviennent sur un sujet qui revient dans tous les comités de direction industriels depuis la crise sanitaire : la France produit davantage d’emplois que de valeur ajoutée. Pour un responsable de production ou un animateur lean, le constat dépasse la macroéconomie. Il décrit, à l’échelle du pays, ce que beaucoup observent dans leurs propres ateliers : des effectifs maintenus pendant que les volumes tardent à revenir.
Plan de l'article
Un retard de 4,9 points sur la productivité horaire #
D’après la publication de l’Insee du 15 octobre 2026, la productivité par personne en emploi se situe en 2025, selon les données provisoires, 1,1 point en dessous de son niveau de 2019. Rapportée aux heures travaillées, la mesure est plus sévère : le décrochage par rapport à la tendance d’avant-crise atteint 4,9 points en 2025.
La comparaison avec nos voisins n’est pas flatteuse. Hors France, la zone euro affiche un écart de 1,8 point sur la productivité par tête par rapport à sa tendance des années 2010, et les États-Unis se situent au-dessus de leur tendance. Autrement dit, l’économie française a retrouvé du volume d’emploi, mais pas l’efficacité qui allait avec.
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L’aéronautique, cas d’école de la rétention de main-d’œuvre
L’institut cite nommément la filière aéronautique. Sa production a fortement reculé et n’a pas retrouvé son niveau de 2019, alors que les effectifs ont été conservés, ce qui a pesé mécaniquement sur la productivité de la filière. C’est un choix rationnel à court terme : garder les compétences rares plutôt que de devoir recruter et former à nouveau lors de la reprise. Mais tant que la cadence ne suit pas, chaque heure travaillée produit moins.
Ce que l’Insee dit de l’industrie manufacturière #
Le détail par secteur figure dans un billet du blog de l’Insee publié le 29 mai 2026, au moment de la révision des comptes nationaux. On y apprend que la productivité manufacturière avait dépassé son niveau d’avant-crise en 2024, avant de s’essouffler en 2025 avec le ralentissement de la valeur ajoutée. Résultat : elle accuse un retard de 5,6 points sur sa tendance en 2025.
La situation est encore plus marquée dans les industries énergo-intensives. Leur productivité recule de 9 points en 2025 par rapport à 2019 et reste en retrait de presque 15 points par rapport à sa tendance d’avant-crise. Chimie, papier, verre, métallurgie : ces filières paient toujours le choc énergétique de 2022, et une partie de leurs lignes tourne en deçà de sa capacité.
L’apprentissage brouille la mesure
Le même billet apporte une nuance importante. Le nombre d’apprentis a plus que doublé et dépasse le million depuis 2023. Or un apprenti compte comme un emploi alors qu’il passe une partie de son temps en formation. Sur les salariés des branches marchandes non agricoles, la montée en charge de l’apprentissage contribue pour -1,3 point à l’écart de productivité, qui s’établit à 2,4 points en 2025. La lecture brute exagère donc une partie du problème.
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La publication du 15 octobre précise aussi le poids de l’industrie dans ce mouvement : 846 700 contrats d’apprentissage ont débuté en 2025, en baisse de 5 % sur un an, dont 13 % dans l’industrie. Pour les ateliers, ces jeunes représentent un investissement de long terme, pas une baisse d’efficacité à corriger.
Ce que ces chiffres changent pour un atelier #
Un indicateur national ne se pilote pas depuis une ligne de production. Il éclaire en revanche les arbitrages du quotidien. Quand les volumes stagnent et que les effectifs sont conservés, la productivité ne peut progresser que par la réduction des pertes : temps de changement de série, micro-arrêts, non-qualité, attentes entre postes. C’est précisément le terrain du lean.
Le premier réflexe consiste à distinguer ce qui relève de la charge et ce qui relève de la performance. Un TRS qui baisse parce que le carnet de commandes se vide n’appelle pas les mêmes actions qu’un TRS qui baisse à charge constante. Mesurer séparément le taux de charge et le taux de performance évite de lancer un chantier kaizen sur un problème qui est en réalité commercial.
Deuxième levier, le temps libéré par la baisse d’activité. Les entreprises qui ont conservé leurs équipes disposent d’heures disponibles. Les consacrer à la standardisation, au SMED ou à la formation croisée des opérateurs prépare la reprise : le jour où les volumes reviennent, la ligne repart avec des standards plus robustes au lieu de retomber dans ses anciens gaspillages.
Accueillir les apprentis sans dégrader le flux
Enfin, l’arrivée massive d’apprentis plaide pour des postes mieux documentés. Des instructions visuelles, des standards de travail à jour et un tutorat structuré réduisent le temps d’apprentissage et les erreurs. C’est aussi un moyen de fidéliser des profils que l’industrie peine à attirer.
Un retard en partie résorbé, pas effacé #
Le titre choisi par l’Insee pour son analyse de mai résume bien la situation : les gains de productivité français sont en partie retrouvés, sans effacer le retard accumulé. La révision des comptes a amélioré le tableau de 2023, et la productivité horaire n’est plus inférieure que de 0,8 point à son niveau de 2019. Mais l’écart à la tendance reste réel, et il est plus profond dans l’industrie que dans le reste de l’économie.
Pour les industriels, la question n’est donc pas de savoir si la France a un problème de productivité, mais où se loge la part qui dépend d’eux. Les chiffres de l’Insee montrent que l’énergie, l’apprentissage et la rétention de main-d’œuvre expliquent une partie de l’écart. Le reste se joue sur le terrain, poste par poste, dans la chasse aux pertes que les démarches d’amélioration continue savent outiller.


